Betteraves creuse es pour halloween2

Halloween, tradition bretonne

Dans "Le cheval d’orgueil" , Pierre Jakez Hélias raconte minutieusement comment on vivait dans une « paroisse » bretonnante de l’extrême ouest armoricain dans la première moitié du XXème siècle.

Parmi les nombreuses scènes de la vie locale, décrites dans ce livre, en voici une narrant les traditions bretonnes à l'approche de la fête de la Toussaint.

Vous trouverez un bref historique de l'origine de la fête d'Halloween, dans l'article "Halloween avant Halloween".

Le cheval d orgueil

Le cheval d'orgueil (extraits)

Nous avons l’habitude, vers l’approche de la Toussaint, de creuser des betteraves, d’y pratiquer des trous en forme d’yeux, de nez et de bouche, d’y introduire un bout de bougie et de refermer le tout. Ce lampion à tête humaine, posé la nuit sur un talus ou dissimulé dans les broussailles d’un chemin creux, terrifie toujours quelques noctambules. Quelquefois aussi, on le dépose sur la fenêtre d’une vieille fille connue pour son petit courage et son esprit crédule. Quelqu’un frappe du doigt sur la vitre avant d’aller se tapir non loin de là. La vieille, qui se chauffe les membres au feu de son âtre, tourne la tête vers la fenêtre et croit voir l’Ankou, os et flamme. Elle pousse un cri terrible. Elle appelle la Sainte Vierge. La voilà qui se précipite au dehors, affolée, pour chercher au galop on ne sait quel secours. Alors, les garnements reprennent la betterave tête de mort et disparaissent. Quand la vieille revient avec le plus proche voisin, il n’y a plus rien à voir. Et tout le bourg fait des gorges chaudes. La dernière vision de la pauvre femme donne pâture aux langues pendant quelques jours, à toutes les langues sauf quelques-unes : et si c’était vraiment l’Ankou !

Cette fois-ci nous décidons de corser le spectacle. Chacun de nous s’attache la tête-betterave sur la tête en chair et en os, monte sur sa paire d’échasses. Un Timen, un Le Gall ou un Le Corre qui a eu l’idée nous met les uns derrière les autres à la queue leu leu. Et nous descendons ainsi , dans la nuit noire, le sentier qui borde le champ du recteur. Tout à coup, quelqu’un entonne le Libera, les autres reprennent de leur mieux. Ce chœur funèbre attire sur le pas des portes les femmes intriguées qui laissent brûler leur bouillie pour savoir qui on enterre à cette heure. Quand elles voient s’avancer ces yeux de feut et ces bouches d’enfer à deux mètres du sol, elles éclatent en de telles clameurs que nous en sommes saisis nous-mêmes. Nous dévalons de nos échasses, perdant du même coup nos têtes-betteraves dans une avalanche de Jugement Dernier . Aucun de nous n’avouera jamais avoir participé à ce coup-là. Le libera était de trop. On ne plaisante pas avec l’Autre Monde, même sur des échasses.

Après cet office funèbre, éclairé aux betteraves tête-de-mort, toute la paroisse résonne de notre indignité jusqu’à ce qu’un autre scandale vienne alimenter la langue des commères, détournant de nous la réprobation publique. Mais, entre-temps, nous avons dû livrer bataille aux garnements du bas du bourg, ces faux apôtres, qui ont pris prétexte du Libera sacrilège pour nous faire honte à chaque fois qu’ils nous rencontrent en terrain neutre, c’est-à-dire autour de l’église pour la messe, les vêpres ou le catéchisme. C’est un endroit, évidemment, où il n’est guère possible de passer des paroles aux coups sans alerter le recteur ou son vicaire qui ne serait pas long à nous faire passer à l’acte de contrition. D’ailleurs nos champs de bataille sont toujours à l’écart des maisons et des fermes, en pleine campagne et de préférence là où il y a des lignes de talus pour permettre à nos stratèges de montrer leurs talents

En effet, comme tout bourg qui se respecte, le nôtre a un haut et un bas, l’église occupant le milieu et régnant sur l’un et l’autre. Bien entendu, il n’y a aucune animosité entre les habitants du haut et ceux du bas, mais cela fait quand même deux quartiers dont chacun a ses relations particulières, fréquente les commerces de son secteur et les fermes qui se trouvent de son côté, pas les autres. Cette situation est vivement ressentie par les enfants qui ont l’impression de se risquer à l’étranger quand ils dépassent certaines limites. Un garçon du haut ne va jamais seul dans le bas et le contraire est aussi vrai. De là vient qu’il y a deux bandes qui se tiennent à l’œil et, un certain esprit d’offensive aidant, l’une et l’autre se font un point d’honneur de se mesurer de temps à autre, histoire de montrer leur valeur et de rabaisser le caquet de l’adversaire. Dès l’instant que cela ne va pas trop loin, les parents seraient plutôt d’accord puisqu’ils entretiennent souvent entre eux les mêmes préjugés.

C’est pourquoi, fatigués de nous entendre traiter de têtes de betteraves, nous avons décidé d’engager le combat avec les « chiens du bas du bourg » à la première occasion. Après de multiples patrouilles, marches et contremarches, nous les surprenons à la petite gare de Plovan. C’est un simple abri ouvert en pleine campagne, un arrêt facultatif du train-carottes. Le autres sont moins nombreux, n’étant pas sur leurs gardes, et nous avons l’avantage de la surprise. Notre chef, le gars de Pouloupri, nous a fait bourrer nos poches de galets ramassés sur la grève et dont nous avons constitué des réserves dans les trous des vieux murs. Pas de cailloux coupants, il ne faut pas faire saigner, « Si vous faites du mal à mon fils, disent les pères, je vous tue. » et comme le coupable sera tué une seconde fois par son propre père s’il faut en croire celui-ci, voilà de quoi faire respecter à peu près la loi de la guerre.

Vous avez sûrement envie de connaître la suite...

Allez vite la lire dans Le cheval d'orgueil.

Date de dernière mise à jour : 27/10/2022

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